L’indispensable politique de l’eau

Le conseil de Paris des 19 et 20 mars faisait suite au Forum mondial de l’eau et au Forum alternatif mondial de l’eau qui se sont tenus à Marseille. Ce fut l’occasion pour la Ville de présenter sa politique de l’eau et d’adopter un certain nombre de textes d’orientation importants, dont notamment :

  • le maintien du réseau d’eau non potable,
  • une charte de gestion de l’eau chez les bailleurs sociaux,
  • un plan de modernisation de l’assainissement parisien,
  • une convention avec l’Université Paris 6 Pierre et Marie Curie, Eau de Paris et la Ville pour aménager un centre de recherche et formation sur l’eau à Ivry-sur-Seine,
  • des documents de gestion des canaux parisiens,

Voici mon intervention à l’occasion de ce grand débat :

Nous voici dans un grand débat sur l’eau : je veux commencer en saluant cette mise en valeur dans notre assemblée d’un sujet aussi important, au retour des forums Mondiaux de l’Eau qui se sont déroulés à Marseille la semaine dernière.

Oui, l’eau est un enjeu majeur de notre siècle. 800 millions d’êtres humains n’ont aucun accès à l’eau potable et 2 milliards 600 millions n’ont pas d’assainissement. Les maladies hydriques restent la première cause de mortalité dans le monde !

Et pourtant ici, il semble si simple d’ouvrir le robinet et laisser l’eau s’écouler que nous avons perdu la conscience de tout ce qu’il y a en amont et en aval, et nous oublions la chance que nous avons de bénéficier d’un service performant et de bon marché. C’est pourquoi l’eau est aussi un enjeu de notre ville, qui a besoin de l’attention des élus, qui a besoin d’une mise en forme et d’un portage politique fort : merci à vous M. le Maire et à votre adjointe Anne Le Strat d’être au rendez-vous démocratique sur l’eau !

Et ce débat offre l’occasion de mesurer où la volonté politique peut nous porter. Grâce à la remunicipalisation que nous avons effectuée au début de notre mandat, nous sommes passés d’un oligopole de deux grands groupes privés sur la distribution de l’eau, d’une augmentation du prix de l’eau quatre fois plus rapide que l’indice des prix en vingt-cinq ans, soit plus 260 % ! (et si l’on s’en tient aux seuls 174% d’augmentation de la part hors taxes du prix de l’eau, cela représente encore 2,5 à 3 fois plus que l’augmentation de l’indice des prix), d’une stratégie d’investissement défaillante sur le réseau et inexistante sur la protection de la ressource, nous sommes donc passés de cette situation coûteuse, inefficace et injuste socialement à une régie publique qui fait honneur au service public en dégageant 35 millions d’économie de gestion dès sa première année. Alors le discours sur la mort des PME est malhonnête et faux, car le travail reste, mais avec des mises en concurrence au lieu de réserver l’exclusive des travaux aux seules filiales des grands groupes).

Honneur d’une bonne gestion dans laquelle l’eau ne sert pas à rémunérer des actionnaires, nous avons bâti la régie publique Eau de Paris sur les valeurs de solidarité, d’investissement pour l’avenir et de juste prix pour l’usager.

Solidarité en rendant effectif le droit à l’eau pour ceux qui en ont le plus besoin : les sans-abris avec de nombreux nouveaux points d’eau dans la ville, et les ménages les plus démunis grâce à la mise en place d’une allocation préventive de solidarité de l’eau destinée à être versée automatiquement aux parisiens qui bénéficient des aides au logement de la Ville. Solidarité aussi par un travail avec les bailleurs sociaux afin de garantir qualité de service aux locataires et juste facturation.

Solidarité et investissement vont de pair. Ainsi, nous déployons dans le parc social des kits économiseurs d’eau pour limiter les fuites et le gaspillage. Mais surtout, dès lors que nous ne cherchons plus à faire du service de l’eau un lucratif commerce, nous pouvons réinvestir les marges prélevées jusqu’alors par les entreprises délégataires. C’est ainsi qu’Eau de Paris a construit un plan d’investissement très volontariste : 70 millions d’euros sont désormais investis chaque année. Amélioration du réseau, lutte contre les fuites, recherche et protection de la ressource sont nos priorités affirmées. J’insiste sur la protection de la ressource car tant reste à faire, mais c’est aussi un immense gisement d’économies et d’amélioration de l’environnement sur le long terme.

Un service public n’est digne de ce nom qu’à la condition qu’il offre une tarification juste et équitable. C’est avec une grande fierté que nous avons pu accompagner la reprise en régie municipale d’une baisse de 8 % du prix de l’eau. 8 % de baisse alors que tous les fluides augmentent : gaz, essence, électricité. Voilà une mesure plus que bienvenue dans la crise que nous connaissons. Disons le clair et net pour couper court aux arguments entendus ici et là par les nostalgiques de la gestion privée : dans la région parisienne, l’eau de Paris est de meilleure qualité et moins onéreuse que ses voisines !

Il n’est d’appréciation valable que si elle est juste. Après avoir loué les efforts et la performance d’Eau de Paris, fruits du travail de ses personnels et de sa présidente, je me dois pour être juste de regretter ici, comme je l’ai fait en conseil d’administration du SIAAP, que la redevance d’assainissement augmente de 6% chaque année. Si le service rendu est de qualité, je pense M. le Maire que nous ne devons pas être moins exigeants sur la performance sur l’assainissement et que nous avons là encore des marges de progrès à conquérir. Si nous ne sommes pas là dans une sphère d’influence aussi directe de la ville de Paris, je pense que nous ne devons pas nous en désintéresser car c’est désormais l’intégralité de la chaîne de l’eau, de la production à l’assainissement, qui est désormais dans la sphère publique.

J’évoquais pour commencer la magie quotidienne qu’il y a à bénéficier d’une eau propre et d’un assainissement performant. Or nous n’avons pas toujours conscience des enjeux environnementaux de notre geste lorsque nous tournons le robinet.

Les activités de production de l’eau, de transport et d’assainissement sont très consommatrices d’énergie. Je me réjouis que le contrat d’objectif qu’il nous est proposé de faire évoluer progresse nettement à cet égard. En effet, par ce contrat, Eau de Paris s’engage à réduire de 3,6 % par an ses émissions de gaz à effet de serre. 3,6 %, c’est l’effort à réaliser chaque année en commençant dès 2012 pour atteindre le facteur 4, baisse de 75 % auquel la France s’est engagée. Cela correspond aussi à l’effort à faire pour atteindre l’objectif d’une baisse de 25% des émissions de Paris d’ici à 2020.

La baisse des émissions ne suit pas nécessairement une trajectoire linéaire, et j’espère que nous pourrons faire un peu plus : il faudrait en effet  4,4 % chaque année en commençant dès 2012 pour atteindre les 30% voulus par la Ville pour les émissions de son administration en 2020.

Vous voyez par cet exemple que les objectifs du plan climat sont très concrets et se traduisent par un effort important et soutenu à réaliser dès aujourd’hui et dans la durée : espérons que cet engagement d’Eau de Paris sera aussi pris et tenu par chacun des opérateurs municipaux !

La consommation d’eau nécessite un prélèvement dans la ressource. La moitié de l’eau que nous utilisons vient de sources souterraines et l’autre moitié de sources de surface, la Marne et la Seine.

Eau de Paris s’approvisionne jusqu’à 170 km de Paris pour offrir une eau de qualité qui ne nécessite pas trop de traitements chimiques. Les territoires sur lesquels nous prélevons de l’eau s’interrogent parfois sur cette solidarité de fait, et historique, qu’ils ont avec les parisiens. Je voudrais profiter de ce débat – et plus largement du contexte du débat métropolitain – pour redire avec force que nos eaux souterraines ne viennent pas de pompages dans des nappes, mais de l’utilisation de sources qui remontent en surface. Cela fait une très grande différence avec d’autres producteurs d’eau : personne ne peut dire qu’Eau de Paris fait baisser ou épuise les nappes souterraines. Son prélèvement peut avoir un effet sur le débit des cours d’eau – et encore, nous réduisons ce que nous prélevons en période d’étiage, mais pas sur les nappes.

Le choix entre eaux de surface et eaux souterraines est complexe. Parmi les nombreux paramètres à prendre en compte, nous pourrions, pourquoi pas, intégrer la température de l’eau dans le choix entre eaux de surface et eaux souterraines pour réduire les consommations énergétiques dans les chauffe-eaux, lave-linges et lave-vaisselle des parisiens : il y a un gisement important dans l’économie de quelques degrés sur des millions de litres chaque jour !

C’est en réalité à travers l’ensemble des impacts de notre consommation, en amont comme en aval, que doit être fixé l’équilibre entre le prélèvement d’eaux de surface et souterraines. Faute d’étude approfondie sur l’ensemble de ces impacts, il me semble important de maintenir un certain équilibre entre ces provenances : le contrat d’objectif, s’il l’assoupli légèrement, conserve cet objectif d’équilibre.

Celui-ci doit s’apprécier sur l’année entière pour minimiser nos impacts qui ne sont pas les mêmes en période d’étiage ou d’abondance. Cela me conduit à évoquer quelques aspects du potentiel de l’eau dans la ville.

L’excellent travail conduit par la direction de la propreté et de l’eau et de son service technique de l’eau et de l’assainissement, dont je veux saluer les dirigeants et le personnel, nous permet de disposer d’une réflexion de qualité sur les enjeux et potentiels de long terme.

Ainsi, est-il proposé de conserver le réseau d’eau non-potable. Quelle bonne nouvelle ! À l’heure des réseaux, qu’ils soient de communication, intelligents, ou de chaleur, Paris peut s’enorgueillir d’avoir pas moins que cinq réseaux d’eau : l’eau potable, l’eau non potable, l’eau glacée pour la climatisation, l’eau chaude et la vapeur pour le chauffage des immeubles et les usages professionnels.

C’est une chance unique que nous avons là. Réservée à des usages adaptés comme les lacs des bois ou le nettoyage des rues, l’eau non-potable permet d’économiser l’énergie et les produits chimiques nécessaires à la production d’eau potable. Sa remise en état, voire son extension sont maintenant possibles et c’est heureux pour l’environnement.

De nouveaux usages sont imaginés : récupération de la chaleur des eaux usées, création de ruisseaux urbains, vente à de nouveaux usagers professionnels ou à d’autres collectivités. On pense même à l’arrosage des sols surchauffés en période de canicule pour lutter contre le phénomène d’îlot de chaleur urbain, cet effet qui produisait une température supérieure de 8°C à Paris comparé à la lointaine banlieue pendant la canicule de 2003.

Si l’on peut se féliciter de ce festival de propositions et de l’existence de ce réseau, je m’interroge sur la pertinence de prélever de l’eau dans une ressource sur laquelle la tension ira croissante pour la faire s’évaporer sur du goudron. Je pense que nous devons continuer à réfléchir : dans un contexte de stress hydrique croissant, nous devons prioritairement privilégier la végétalisation qui produit le même effet par l’évapotranspiration, rechercher à réduire les surfaces goudronnées, les rendre moins absorbantes de la chaleur et donc plus réfléchissantes, et travailler comme à Berlin sur les trames vertes et bleues pour faire glisser des masses d’air frais jusqu’au cœur de la ville.

Les trames vertes et bleues créent donc un lien direct entre cette communication sur l’eau et le plan biodiversité que nous avons adopté. Trame bleue de la Seine, des canaux, et du plan biodiversité constituent l’architecture qui devra être mise en cohérence avec la trame bleue du schéma régional de cohérence écologique en cours d’élaboration : nous en reparlerons bientôt.

Il y aurait encore bien d’autres sujets passionnants à évoquer, mais vous le voyez : la politique de l’eau forme un tout riche et complexe. Avec cette politique de l’eau dont nous sommes fiers, Paris a démontré que la passion du service public permettait de se consacrer au seul intérêt qui vaille pour l’eau, bien commun : l’intérêt général.

© 6th Water World Forum – Christophe Taamourte

© 6th Water World Forum – Christophe Taamourte

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