Innovation responsable

Je participe à un groupe de travail (un « think tank ») de l’école des Mines de Paris sur la question de l’innovation responsable (http://www.debatinginnovation.org). Aujourd’hui, nous avons organisé une conférence sur la question de l’énergie et de l’architecture. Le programme est ici.

J’ai participé à la table ronde qui traitait de la question « un modèle urbain basé sur la production d’énergies renouvelables devrait-il reposer sur des choix purement volontaristes ? ». Voici le texte de mon intervention, dans laquelle j’explique pourquoi il me semble nécessaire de créer une obligation de rénovation thermique du bâtiment ancien, et pourquoi et comment il faut adopter une approche plus globale au niveau urbain (développement de l’analyse de cycle de vie et de l’évaluation environnementale) :

Jusqu’ici aujourd’hui, l’attention a été portée sur la production d’énergie, si possible renouvelable. La question posée pour cette table ronde « un modèle urbain basé sur la production d’énergies renouvelables devrait-il reposer sur des choix purement volontaristes » présume aussi que l’urbain se développe autour de la production d’énergies renouvelables (ou, précision de taille, de la production de non consommation d’énergie – les économies d’énergie sont et restent le premier gisement), et on s’interroge sur la liberté des acteurs dans ce mouvement. Je pense pourtant comme Jean-René Brunetière qu’il n’y a rien d’évident dans la première partie de la question.

 

Formes et objectifs

J’y viendrai en parlant de formes architecturales, de forme urbaine et de modes de vie. À quoi sert un bâtiment ? Habiter, produire, abriter, enseigner, prier, défendre, gouverner… pour chacune de ces fonctions, on voit surgir une image, une forme de construction. Si on prend l’habitat, au travers des âges et des sociétés, on voit aussi que l’objectif poursuivi a modelé l’architecture, et non l’inverse : la forme a changé selon qu’on voulait une maison qui protège du froid, du chaud, des attaques, de l’eau, du vent, du regard des autres, ou une maison pour vivre seul, en ermite, en famille, entres travailleurs, une maison qui amène la lumière, qui accueille la végétation, qui montre le paysage…

Les combinaisons entre ces différents objectifs, qui répondent à des besoins quasi « organiques », ont produit de l’architecture, et je dirais que le grand mensonge des ingénieurs et des architectes, c’est de faire croire l’inverse. Mais peu importe : grâce aux progrès techniques, il est aujourd’hui possible de construire à peu près la forme qu’on veut pour n’importe quel bâtiment. Je me rappelle d’une discussion que j’avais eue avec Jean Nouvel il y a quelques années. C’était au début de la prise en compte de la performance énergétique du bâtiment et la technique ne permettait pas encore de faire ce qu’on veut. Il pestait contre ces bâtiments certes économes en énergie mais quasiment aveugles, percés de quelques hublots qui peinaient à faire traverser par la lumière les épaisseurs d’isolants mis sur les murs. Nous n’en sommes plus là et les architectes peuvent à nouveau faire croire qu’ils sont les maîtres de la forme.

Mais que porte cette inversion, quel message est contenu dans la volonté de faire croire que l’homme est maître de la forme et qu’il plie à sa volonté la matière pour atteindre les objectifs assignés au bâtiment ? Des sociologues voire des anthropologues pourraient certainement nous éclairer. En tout cas, cette affirmation presque démiurgique de la toute puissance de la technique laisse peu de place pour la sobriété.

Ces quelques remarques valent aussi bien pour l’architecte que pour l’urbaniste : la forme urbaine répond aussi à des objectifs précis selon que la ville est dense, intense, compacte, étalée, mitée, diffuse, végétalisée ou artificielle, concentrique ou polycentrique, en éclatement rurbain, construite en hauteur ou sur une hauteur… Selon les périodes, les tendances et les cultures, les formes sont radicalement différentes. Et comme pour le bâtiment, la forme urbaine, qui répond à des objectifs précis, conditionne fortement les besoins en énergie.

Or justement, les choix réalisés sont guidés par ces objectifs que je qualifiais d’organiques tout à l’heure. Ils interrogent nos modes de vie, notre culture, comme l’a bien montré l’exemple présenté par Nicole Biggart. Force est de constater que depuis l’après-guerre dans nos sociétés modernes, rares sont les cas où la sobriété énergétique est une donnée d’entrée. Plus rares encore sont ceux où la production d’énergie renouvelable est un objectif, mis à part quelques cas d’habitats participatifs, des bâtiments témoins construits ici et là, et quelques quartiers emblématiques dont on fait régulièrement le tour en Europe : Stockholm, Freiburg, Bed Zed à Londres, la caserne de Bonne…. Et il n’y a là rien que de très naturel lorsqu’on remet ces objectifs en perspective avec les ressorts auxquels ils font appel et qui sont aussi puissants que l’intégrité physique, le confort, la santé, la survie ou la vie.

 

Culture ou bonne volonté ?

J’en viens à un début de réponse à la question posée, dont j’aime bien l’apparente naïveté. Si l’énergie est un bien commun, en rivalité et coûteux, la tragédie des communs décrite par Hardin n’est pas loin et ce ne sont en tout cas pas des choix libres qui pourraient prévenir sa réalisation. L’option se résume-t-elle entre d’un côté libre arbitre, choix culturel et de mode de vie et d’un autre côté individualisme, laisser faire et externalités non internalisées ? C’est je crois un peu plus compliqué, j’y reviendrai. Pour cela, je vais maintenant m’appuyer sur mon expérience pratique d’élu local à Paris et prendre deux exemples.

J’ai la délégation de l’urbanisme dans mon arrondissement. Je vois donc passer tous les permis de construire. À Paris, nous nous sommes dotés d’un plan climat qui fixait dès 2007 comme norme pour la construction municipale une consommation d’énergie primaire maximale de 50 kWh/m²/an dans le neuf et 80 dans la rénovation. Au début, les surcoûts étaient de l’ordre de 15 à 20%, ils sont aujourd’hui négligeables (5% ou moins). Cette norme vaut pour la ville et les bailleurs sociaux, mais c’est la réglementation nationale, la RT 2005 qui s’impose pour le privé, soit au mieux 130 kWh/m²/an… Alors quand je vois arriver un permis conséquent où l’on s’en tient à ce niveau, je demande un petit effort. Et là, c’est très variable : certains maîtres d’ouvrage semblaient n’attendre qu’un déclic pour aller plus loin, reprennent leur projet et atteignent sans mal le plan climat. D’autres en revanche sont totalement hermétiques et refusent net tout surcoût non obligatoire qui vient rogner leurs marges. S’oppose à la bonne volonté les calculs de rentabilité et les ratios financiers. En l’absence de contrainte réglementaire, cette logique est même parfois poussée jusqu’à l’absurde le plus abouti. Il faut savoir qu’à Paris, toute construction de plus de 800 m² peut se voir imposer 25% de logement social. J’ai vu, plusieurs fois, des promoteurs réaliser dans une même opération 25% de logements sociaux au plan climat parce qu’ils n’avaient pas le choix, et le reste à la RT 2005 ! Dans ce cas, je vous assure que ma réponse à la question posée est clairement non ! Je pense qu’il faut réglementer sur les consommations d’énergie et sur les économies d’énergie, notamment avec l’organisation d’une obligation de rénovation thermique.

Mais bien sûr, la situation générale est plus complexe et ne s’arrête pas au bâti. Car les liens entre densité et foncier conditionnent le besoin en déplacements, et donc pour une part importante la consommation d’énergie. Dans ce type de problématique, où reposent vraiment les choix volontaristes ? Prenons l’exemple du réseau de transport du Grand Paris. Il est construit pour désaturer le RER et faciliter les déplacements banlieue-banlieue sans passer par Paris. Pense-t-on aux économies d’énergie ou à la production d’énergie non renouvelable lorsqu’on fait le réseau de transport du grand Paris ? Nous sommes pourtant en plein dans le sujet d’aujourd’hui, car un réseau de transport, public ou routier, est très intimement corrélé à la forme urbaine : regardez Los Angeles, Hong-Kong et Paris intra-muros. Et pourtant, pense-t-on à l’étalement urbain induit par la double boucle du Grand Paris ? Très honnêtement, je ne sais pas répondre à la question de la bonne volonté dans ce cas. À tout le moins, admettons que la réponse puisse être dans ce cas plus complexe qu’une réponse binaire.

Cet exemple nous invite à repenser les arbitrages qu’on fait et ce sera ma conclusion.

Le groupe qui organise cette journée s’intéresse à l’innovation responsable, c’est à dire la prise en compte des externalités négatives potentielles de l’innovation. Je pense que rien ne sera durablement possible sans une mutation profonde des raisonnements que nous utilisons pour départager deux propositions. Pour illustrer, je dirais que mettre un panneau solaire sur une maison a peu de sens si on considère cette action dans l’absolu. Il y a une ville autour de la maison, des déplacements, des consommations et d’autres productions d’énergie. Et ce panneau vient de quelque part, probablement des quatre coins du monde si on regarde dans le détail, où il a été construit, assemblé par des hommes et avec de l’énergie.

Aujourd’hui, on veut des bâtiments qui produisent de l’énergie. C’est une nouvelle fonction qui est tout sauf évidente.

À la rentabilité financière, doit donc s’ajouter une évaluation environnementale, qui commence à apparaître, mais qui, avant de produire des effets, nécessitera une véritable mutation culturelle pour trouver son sens et, à terme, sa maturité.

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