Journée nationale du souvenir

Journée nationale du souvenir

Voici le discours que j’ai eu l’honneur de prononcer le 27 avril 2014, lors de la cérémonie commémorant la Journée nationale du Souvenir des victimes et héros de la déportation.

Monsieur le Président de l’Union des Associations d’Anciens Combattants et Victimes de Guerre du 11e arrondissement, cher Roger FICHTENBERG
Mesdames et Messieurs les anciens déportés, résistants et combattants,
Messieurs les porte-drapeaux,
Mesdames et Messieurs les représentants d’associations et religieux,
Mesdames et Messieurs les élus,
Mesdames, Messieurs,

Je vous remercie d’être toutes et tous venus en ce matin de cette journée nationale pour commémorer le souvenir des victimes et héros de la déportation, ici, au Gymnase Japy où plusieurs milliers de nos compatriotes juifs furent internés avant d’être déportés à Pithiviers, Beaune-la-Rolande, puis vers les camps d’extermination.

Comme chaque année, cette journée nous rassemble pour nous souvenir de la souffrance des hommes, des femmes, des enfants, de toutes ces destinées précipitées vers l’abîme par la folie criminelle d’autres hommes.

Elle nous rassemble pour renouveler solennellement notre engagement à défendre, toujours et partout, une certaine idée de l’Homme et à combattre sans faiblesse toutes les résurgences de l’inacceptable.

Il y a 69 ans donc, l’enfer de l’univers concentrationnaire était révélé à la face du monde.

Frappé de stupeur, celui-ci saisissait la réalité dramatique, implacable et mécanique de la déportation, l’effroyable barbarie d’une idéologie, d’un système d’État reposant sur l’oppression et la répression.

Souvenons-nous des premiers témoignages, des premières images, qui brutalement — mais beaucoup trop tard — nous ont fait prendre conscience de l’épouvantable réalité du nazisme.

Rappelons-nous la solitude des déportés dont personne ne voulait connaître l’Histoire et partager le fardeau.

Car dans l’Europe libérée, qui se souciait vraiment des survivants des camps qui, pour l’Histoire qui commençait déjà à s’écrire, pour la mémoire blessée qui forgeait ses premiers mythes réparateurs étaient des témoins dérangeants ?

Le lent et difficile travail de mémoire qui s’est enfin accompli depuis l’a, fort heureusement, arrachée à l’indifférence. Lentement, Auschwitz est peu à peu devenu le symbole du Mal absolu, la Shoah, le critère d’inhumanité auquel se réfère aujourd’hui la conscience moderne, chaque fois qu’elle craint de s’égarer. Cela a pris du temps. La portée universelle du génocide juif a été retenue.

Nous n’oublierons pas que des millions de victimes sont devenues des cendres, que des millions de victimes ont été affamées, humiliées, fusillées, sauvagement abattues, gazées, brûlées.

Processus de négation de l’autre au seul motif de son altérité, entreprise de déshumanisation menée à son terme, cette tragédie qui a également frappé nombre de Tziganes, handicapés et homosexuels engendre une réflexion inépuisable sur la conscience et la dignité des hommes.

Car l’Histoire ne doit pas nous conduire seulement au souvenir, au recueillement. Elle doit nous inciter aussi à un travail, un travail patient et vigilant, qui est à la fois celui de l’explication, de la transmission, de la réflexion, de l’éthique et de la solidarité, et même de la condition humaine.

Il nous faut inlassablement transmettre aux jeunes, quelles que soient leurs origines, la connaissance de l’Histoire.

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Journée nationale du Souvenir des victimes et héros de la déportation (Photo Anaïd de Dieuleveult, Mairie du 11e)

À Paris, dans le 11e arrondissement, arrondissement dans lequel le plus d’enfants juifs –1 637 sur 11 400 en France – ont été déportés – je salue à cet égard, le Président de l’Association pour la mémoire des enfants juifs déportés Félix JASTEPE qui, depuis plusieurs années mène un travail de mémoire extraordinaire avec la pose de plaques dans les écoles à la mémoire des enfants déportés sans sépulture —, il nous appartient donc, plus que jamais, ici, de montrer le chemin et de réaliser ce devoir de transmission.

Et je veux insister là-dessus, car je sais qu’aujourd’hui parler de la Shoah à l’école est parfois difficile. Nous avons vu des enseignants parfois renoncer à traiter de ce sujet, dans un contexte où se développe une forme de « concurrence des victimes ».

Nous savons combien chacun a besoin d’avoir une identité propre, et il me paraît, en effet, fondamental que, par exemple, le colonialisme et l’esclavage soient enseignés en tenant compte des sensibilités de tous celles et ceux qui ont longtemps dû taire leurs souffrances.

Et cela doit être fait avec pour seul guide l’histoire. Nul besoin pour renforcer telle ou telle légitimité de banaliser la Shoah, de la relativiser, de la déformer, voire de la nier.

Rappelons donc inlassablement que se souvenir des disparus, sept décennies plus tard, c’est montrer que la mémoire ne concourt à aucune victimisation, mais qu’elle nous incite, au contraire, à l’action et à la cohésion.

Dire et redire l’Histoire, c’est le moyen de nous guider dans nos actions présentes.

Ne pas oublier, c’est apprendre des leçons du passé. Apprendre à refuser les compromissions, les lâchetés, les abandons, quand l’essentiel est en jeu.

Honorer le courage des Justes qui ont incarné le courage et la générosité en sauvant des Juifs au péril de leur vie, c’est rappeler que la force morale et la conscience individuelle peuvent, en toutes circonstances l’emporter.

Aujourd’hui, instruits par l’histoire, nous savons qu’aucune dérive, aucune faiblesse n’est acceptable. Nous savons que rien n’est banal ni anodin. Nous savons comment l’horreur fait ses premiers pas. Nous savons où conduit la faiblesse des nations.

Et nous savons aussi très bien que la connaissance des crimes passés n’immunise pas contre la répétition de telles atrocités. La Shoah a eu lieu sur un fond d’antisémitisme dont les racines sont anciennes.

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Journée nationale du Souvenir des victimes et héros de la déportation (Photo Anaïd de Dieuleveult, Mairie du 11e)

Nous le voyons aujourd’hui, dans notre pays, il s’exprime à nouveau, cette année même. Que ce soit à travers les délires antisémites et négationnistes d’un prétendu humoriste qui ne fait plus rire que les ennemis de la République dans son théâtre qui souille notre arrondissement ou que ce soit dans des manifestations de rue où l’on a honteusement mis en cause la citoyenneté française des Juifs, notre condamnation doit être totale.

Face à la haine, il ne faut rien laisser passer. Chaque acte de violence contre des hommes, des femmes, des enfants, des commerces ou des synagogues, chaque provocation à la haine, chaque slogan antisémite doivent être dénoncés et punis.

Dans notre pays, l’antisémitisme a tué et tue encore aujourd’hui. Et je ne peux pas prononcer ce discours sans avoir une pensée pour le jeune Ilan Halimi qui travaillait dans notre arrondissement avant d’être kidnappé, torturé et assassiné à l’âge de 23 ans et pour les victimes de la tuerie de Toulouse Jonathan Sandler, ses deux fils Gabriel et Arieh et la petite Myriam Monsonego dont la mémoire doit nous guider pour être à chaque instant vigilant face à la folie de ceux qui veulent faire triompher la haine et le rejet de l’autre.

 

Mesdames, Messieurs,

Nous connaissons aujourd’hui les méfaits engendrés par les idéologies qui ont semé la désolation au siècle passé.

Il faut du courage, je le sais bien, pour renverser les affabulations sur lesquelles elles se construisent. Mais, prenons garde, elles se répandent d’autant plus facilement qu’elles se passent de la vérité, qu’elles opèrent des simplifications afin de s’adresser à tous.

Aujourd’hui, il convient de mettre à bas toutes ces idéologies qui prospèrent encore. Les nouvelles générations sont aussi vulnérables que celles du passé ; nous les avions crues immunisées par les leçons de leurs aînés et les leçons de l’histoire. En réalité, à chaque époque, de nouvelles sirènes endorment les consciences et attirent vers elles les esprits les plus désorientés ou tout simplement les moins informés.

Nous sommes réunis, aujourd’hui pour commémorer les victimes et les héros, mais aussi pour lutter contre l’intolérance, les discriminations, contre tous les racismes. Nous sommes réunis pour rappeler quelques vérités élémentaires, mais fondamentales, et qui ne doivent jamais souffrir aucun relativisme. Nous sommes venus rappeler qu’un continent qui a été brisé, humilié, par une barbarie jamais égalée, peut se retrouver, doit se retrouver, autour de quelques principes : le respect de la dignité humaine et la démocratie.

Construire un monde dans lequel un nouvel holocauste ne soit plus possible dépend de chacun d’entre nous. Cela passe par l’éducation, par la mémoire, par un travail de chacun sur soi, et par une attention permanente portée à l’autre, une ouverture sur l’autre.

Merci donc à vous tous d’être présents pour nous donner, ensemble, l’occasion de le dire, le courage d’y croire, et la volonté de lutter pour cet idéal partagé.

Car quand nous reconnaissons en l’autre quelque chose qui nous est commun, par delà son humaine altérité, cela s’appelle la fraternité. Il nous appartient de veiller à ce que nos institutions en soient les garants. Je vous invite, chacune et chacun d’entre vous, à vous y engager avec passion, pour que vivent les valeurs fondamentales de notre République : la liberté, l’égalité et la fraternité.

Journée nationale du Souvenir des victimes et héros de la déportation (Photo Anaïd de Dieuleveult, Mairie du 11e)

Journée nationale du Souvenir des victimes et héros de la déportation (Photo Anaïd de Dieuleveult, Mairie du 11e)

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